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Dernière mise à jour : 30/03/2014

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Présentation

Texte travaillé en atelier d'écriture.

L'air de l'invisible

Le soleil était déjà haut dans le ciel mais bien caché par les nuages, et il était difficile de prédire s'il allait pleuvoir comme la veille. Auréon avait mis son beau pantalon de toile beige et la chemise blanche qui allait si bien avec. Celle avec des plis sur le devant. Pas des plis de chemise mal rangée, oh non ! Des plis prévus à la conception et alignés avec une précision redoutable. Tous les boutons étaient attachés, même celui qui l'étranglait à moitié. Il ne voulait pas qu'on voit la chaîne autour de son cou, et encore moins le sifflet qui y était suspendu. Il aimait sentir l'objet frotter contre sa peau, bien caché sous le tissu.
Auréon regarda les cinq fleurs qu'il venait de cueillir dans son jardin. C'était la première fois qu'il composait un bouquet aussi coloré et qu'il y trouvait une ressemblance avec ceux que sa grand-mère dessinait aux crayons de pastel. Il posa les fleurs sur la table et se courba pour attraper le rouleau d'aluminium. Puis il cracha sur une feuille de papier essuie-tout qu'il entoura sur les tiges avant d'y plaquer le métal fin.
Ce week-end, il y avait peu de promeneurs sur le chemin. A un moment, il croisa un couple avec deux enfants. La petite fille l'observait bizarrement et s'accrochait fort à son doudou. Il y était habitué. Pourtant, dans le regard de l'enfant, une chose l'avait intrigué. Il se retourna et constata que la petite marchait en regardant derrière elle. Elle aussi se posait des questions. Quand la mère se rendit compte que sa fille avait ralenti le pas, elle se retourna à son tour et regarda méchamment Auréon. Elle tira sèchement la petite par le bras, qui laissa tomber son doudou. Auréon se précipita pour le ramasser mais la mère, horrifiée, l'arracha du sol et se dressa comme un ours prêt à défendre son petit. A ça aussi il était habitué. Il recula, les mains en avant, signifiant qu'il ne voulait pas d'histoire.
Le cimetière était désert et la porte grande ouverte. Auréon s'avança et repoussa la grille derrière lui, puis se rendit vers la tombe tout au fond de l'allée, ramassant au passage deux pots de fleurs renversés. Il posa avec précaution son bouquet sur la pierre tombale et se redressa. Il n'aimait pas se mettre à genoux.
- Bonjour Mamie. J'espère que tout va bien là haut.
Il attendit quelques secondes, le temps d'imaginer le visage fripé qui lui répondait un oui souriant.
- Hier, l'eau faisait un bruit très intéressant sur les grandes feuilles. C'est la première fois que je les entendais résonner comme ça.
Il plaqua sa main sur son sifflet et le fit bouger à travers la chemise.
- Ma prochaine musique sera plus horrible que toutes les autres, je te le promet.